Revendeurs
En 3 clics

De l'Histoire de la pomme de terre

Il lui aura fallu presque trois siècles pour s'imposer dans nos assiettes comme la championne catégorie « légumes ». Avec en moyenne 50 kg consommés par personne par an. Solanum Tuberosum, de son nom originel « papa », appelée autrefois morelle truffe, tartufle etc... Plus communément « patate », la pomme de terre, connut une épopée digne d'un roman. Moquée par Voltaire (plus tard convaincu) qui la traitait de « simple amusement public », ce tubercule, qui paradoxalement fut promu pour lutter contre les périodes de disette, provoqua la dernière grande famine d'Europe, ravageant l'Irlande. De culture relativement simple, d'indéniables qualités de conservation, facile à accommoder et nutritive, contribuèrent à faire d'elle au fil du temps une véritable favorite. Autant d'atouts expliquent le désintérêt progressif et le quasi oubli dans lesquels tombèrent d'autres malheureux légumes racines que quelques passionnés s'échinent à remettre au goût du jour. Heureusement pour les céréales voisines, qui malgré tout durent lui céder bonne place dans les champs, l'encombrante arrivante n'est pas réellement panifiable, mais se présente comme leur indispensable complément. A l'instar du topinambour, dont le succès fut foudroyant, mais le désintérêt rapide, cette progression dans nos territoires ne se fit pas en un jour. Faut-il y voir une leçon de sagesse pour les apprentis conquérants ?   

Des débuts difficiles
C'est aux conquistadors espagnols que l'on doit sa découverte en 1532. Les « Papas », ainsi appelées par les indiens de la cordillère des Andes étaient consommées l'hiver, simplement réhydratées après avoir étaient déshydratées au moment de la récolte. Là-bas commence le long périple de la pomme de terre. Considérée comme une curiosité plus qu'une éventuelle source alimentaire, il faut attendre le début du XVII° siècle pour que Charles de Lécluse en fasse la première description scientifique. Sous l'impulsion de Frédéric le Grand, roi de Prusse, la culture des pommes de terre commence en Allemagne, Autriche, Suisse et Est de la France ; avec un peu de retard sur l'Italie qui la cultive depuis la fin du XVI°. Il lui faut un siècle de plus pour débarquer en Angleterre. Probablement dans le butin d'un des fréquents pillages de bateaux espagnols. Elle n'a pas encore le succès qu'on lui connaît aujourd'hui. Les tubercules plus petits à l'époque, souvent amers, étaient grillés à la façon des châtaignes, vendus au coin des rues. L'aristocratie la boude, et le peuple reste circonspect. Il faut toute la ténacité d'un homme, Antoine Augustin Parmentier, pharmacien des armées, pour que 2 siècles et demi après sa découverte, l'engouement se crée.   

La « Leçon de com » de Parmentier
Le XVIII n'est pas que le siècle des lumières, c'est aussi celui des disettes et des famines. Particulièrement cette fin de siècle, où sécheresses exceptionnelles et terribles hivers peuvent se succéder. Prisonnier en Allemagne, Parmentier voit les soldats échapper à la famine grâce à la pomme de terre. Tout naturellement lui vient l'idée de proposer celle-ci comme légume de disette lors du concours organisé par l'académie de Besançon. Lauréat, il lui faut désormais convaincre...  

Parmentier n'est donc pas celui qui amène la culture de la pomme de terre en France, mais celui qui la développe. Et les idées ne lui manquent pas. Il publie sans relâche dans les revues de l'époque des traités et études faisant l'apologie de sa protégée. Il sollicite l'appui du roi Louis XVI, qui à la veille de la Saint-Louis en 1785, paraît en public, arborant à la boutonnière une fleur de... pomme de terre ! Puisqu'il faut convaincre autant que ces messieurs des académies jugent sur pied : Il organise un grand dîner où sont invités tout ce que l'époque compte de scientifiques, intellectuels. On y voit Lavoisier ou Benjamin Franklin. Au menu ? Des pommes de terre bien sûr ! Dans tous les plats et à toutes les sauces. Et avec ceci, vous prendrez bien un petit verre d'alcool... de pomme de terre évidemment ! L'idée est excellente et il convainc. Reste le peuple de Paris, encore hermétique aux propositions du lauréat entêté. Antoine Augustin Parmentier, pharmacien de son état, a une idée de génie dont l'étude pourrait inspirer les publicitaires qui inondent nos paysages d'affiches criardes, où la surenchère de la nudité des modèles le dispute péniblement à l'inanité des slogans. Dans la plaine des Sablons, actuelle avenue de la Grande armée, il fait planter des pommes de terre. Veillant tout particulièrement ce que des soldats en armes en protègent les cultures. Garde qu'il fait discrètement relâcher la nuit, il livre alors volontairement les tubercules à la convoitise de la population, persuadée que pour nécessiter une telle protection il y a pour le moins un trésor à ne pas manquer, à consommer et cultiver à son tour. C'est le début de son ascension victorieuse, relayée dans tout le royaume, entre autre, par le clergé.   

« Je suis la mal-aimée ... »
Refrain maintenant hors de propos. Mais à son arrivée sur le vieux continent, elle ne partait pas vainqueur, notre pomme de terre. Elle cumulait même les handicaps. Fille de mauvaise famille, les solanacées, dont on connaît surtout à l'époque les redoutables empoisonneuses : Jusquiame, Belladone et la fameuse Mandragore... Notre petite nouvelle dans le paysage rural eut à souffrir de ce bien peu recommandable lien de parenté. Il est d'ailleurs probable que la méconnaissance du danger que représente la solanine contenue dans les parties vertes lorsqu'elle est mal conservée ai provoqué des accidents. De plus,elle a le mauvais goût de pousser sous terre ! Signe d'un manque absolu de noblesse ! Voyez les fruits, ou même les petits pois, eux ont la décence de mûrir sur fonds d'azur - couleur fréquente des blasons - et non dans cette glèbe à la sinistre couleur. Sans compter qu'elle ne rappelle rien ! Aucun rapport avec le topinambour, fraîchement débarqué lui aussi. Quel succès ! Mais il faut dire qu'avec son goût caractéristique d'artichaut, une voie royale lui est tracée. Non seulement elle n'a goût de rien de déjà connu, mais elle ne ressemble à rien de connu non plus ! A la rigueur à la truffe (ce qui lui vaudra son surnom de « Truffe blanche » dans certaines régions), et elle paraît bien fade aux palais aristocratiques habitués aux épices multiples de l'époque...Toutes ces raisons nous donnent la mesure du travail accompli par le maintenant Baron Parmentier. Titre obtenu en récompense de son acharnement à la promouvoir. La ténacité peut avoir du bon !  

Et pourtant. L'affaire n'est pas gagnée. Alors que partout en Europe, elle semble régner en maître, au milieu du XIXème, une terrible maladie la ravage. Due à un champignon, le Phytophtora infestans, ou mildiou, partout gagne la pomme de terre. En Irlande, où elle était devenue une quasi monoculture, la perte des récoltes provoque la dernière grande famine du vieux continent et l'exode en masse vers le nouveau. Le mauvais sort semble s'acharner sur elle. Dans cette Amérique encore nouvelle, une bien mauvaise surprise attend les malheureux irlandais fraîchement immigrés. Inféodé à une solanacée sauvage, y vit un coléoptère qui remarque cette nouvelle plante. Toujours élégant dans son costume à rayures, le doryphore (littéralement en grec : porteur de rayures) trouve les pommes de terre fort à son goût. Dans les années 40, au plus fort de la seconde guerre mondiale, sa quasi conquête de l'Europe est terminée. Aujourd'hui encore, il reste un des principaux ravageurs de la pomme de terre.  

Aurait-on imaginé pareils rebondissements pour un légume tellement intégré à notre culture, qu'il en est entré dans le langage courant. Même si sa production et sa consommation baissent un peu en France, elle continue à avoir la « patate », « la frite » et ne sombre pas dans la « purée » notre chère pomme de terre. Et quand on examine ses qualités nutritives*, on se dit qu'ils ont eu a eu sacrément raison de s'acharner, les Parmentier et autres nombreux agronomes qui l'ont développé partout en France. Une petite pensée émue quand même, pour d'autres légumes maintenant quasi oubliés, incapables de résister aux nombreux atouts de leur concurrente. Pourtant, peu rancuniers, ils se font un plaisir de l'accompagner à merveille dans de nombreux plats d'hiver. Je pense au persil tubéreux, à son cousin le cerfeuil tubéreux, aux nombreux choux un peu méprisés maintenant qui, avant la pomme de terre, étaient à la base de l'alimentation paysanne.   

* Essentiellement riche en glucides, elle contient également des vitamines B1 , B2 et C. Attention, après épluchage, 40% des ces vitamines sont perdues. Avec une valeur énergétique de 85 kcal pour 100g, elle est proche du riz et des lentilles. La pomme de terre ne « fait pas grossir », mais il est sûr que consommée exclusivement sous forme de frites ou chips...  
Bien que classée par analogie dans la catégorie des légumes racine, la pomme de terre est au sens propre du terme un légume tige. Le tubercule étant un renflement souterrain de cette dernière destiné à l'alimentation de la plante.  

A la base de la pyramide alimentaire, d'après l'étude de Doll et Peto (étude de référence pour l'établissement des recommandations nutritionnelles officielles françaises), notre pomme de terre occupe en compagnie des céréales, pâtes et légumineuses, la 1ère place des aliments recommandés pour une base alimentaire de qualité.  

Avant la révolution, sous l'impulsion de Parmentier, la surface cultivée en France était de 10 ha, et en 1772. On comptait alors 40 variétés de pommes de terre.
En 1800 on cultive environ 3500 ha, pour 110 variétés répertoriées en 1815.
En 1846, on trouve 177 variétés au catalogue Vilmorin, et 1000 sur ce même catalogue en 1880 !
En 1900 on enregistre 1 500 000ha de pommes de terre ( à raison de 8 tonnes/ha), avec une description réalisée par un auteur allemand de 3000 variétés constituant la collection mondiale . 
En 1994, on arrive au total de 99 030ha cultivés pour des rendements moyens de 37.8 tonnes/ha !
T_FEDESAMARTH